Par la fenêtre

par Rachel Bouvet

Rachel_IMG_1166

quelques branches d’érable, un érable de Norvège commençant tout juste à se couvrir de petites fleurs jaunes

quelques nuages, avec des trouées de ciel bleu

des boîtes aux lettres très occupées ces jours-ci, hier j’y ai trouvé une enveloppe pleine d’aigrettes d’asclépiades, souvenir de Thetford Mines

un joueur de soccer posté près du but, aucun ballon à l’horizon, semblant perdu dans ses réflexions

des panneaux en bois qui tombent l’un après l’autre, la patinoire a fondu depuis belle lurette, ce sont des reliques de l’hiver

un peu à droite, de grands tilleuls qui bourgeonnent à peine

aux quatre coins du parc, un ou deux pins qui ont l’air d’avoir été transplantés depuis le bord de mer, placés comme ils sont, entre le chemin de la Bretagne d’un côté et la rue des Sables de l’autre

des balançoires, une araignée géante, des modules de jeux, tous entourés de bandes de plastique jaune avec les mots « entrée interdite » marqués en noir

personne pour grimper, glisser, sauter, se balancer.

D’habitude au printemps, j’ouvre la fenêtre pour les écouter : tôt le matin, ce sont les cris des enfants du CPE situé deux rues plus loin, ensuite les babillements des tout-petits qui arrivent en poussette ou en tenant la main de leurs éducatrices, parfois des petits groupes d’une dizaine se suivant à la queue leu leu, leurs petites menottes accrochées à la corde de couleur; l’après-midi ce sont les sifflets et les encouragements des professeurs de sport qui essaient de motiver leur groupe; après les heures d’école, les rires et les exclamations dominent, les galopades aussi, parfois le personnel du service de garde en rappelle quelques-uns à l’ordre. Leur absence me pèse.

Celui qui profite du silence, c’est le cardinal qui a élu domicile dans les environs depuis le confinement. L’autre jour il s’est installé sur la branche juste devant. Comme j’étais aux premières loges, j’ai tout arrêté pour l’écouter.

La fenêtre fait entrer les bruits de la vie, humaine et animale, grâce à elle je navigue entre le dehors et le dedans. Il me suffit de lever la tête pour rêvasser un peu, mon regard se perd entre les branches et les balançoires, et au détour d’un geste entraperçu il m’arrive de capter une idée, de trouver un mot, alors je replonge, mes doigts s’activent, jusqu’au prochain nuage, jusqu’au prochain écureuil, jusqu’au prochain cri d’enfant.

Par la vitrine

par Martha Tremblay-Vilão

Par la vitrine
voir
l’intérieur
des
arbres
des
veines
de la sève
qui coule
un
cri
muet
rappelle
la vie
la vie
par la vitrine
un reflet
un mirage
l’eau
de
la
douche
un ruisseau
tout près
un tambour
célèbre
la vie
la vie
par la vitrine
dedans
dehors
les poumons
rappellent
le ciel
la cime
des arbres
la tête
couronne
brillante
s’élève
vers le haut
l’œil
re-tourné
vers
l’intérieur
voir
par la vitrine
du
cœur.
Through the window
I see
the inside
of
trees
veins
lifeblood
running
a
muted
scream
recalls
life
life
through the window
a reflection
a mirage
water
dropping
from
the
shower
an ocean
a stream
nearby
a drum
celebrates
life
life
through the window
inside
outside
lungs
recall
skies
brilliant
trees
crown
raising
heads
higher higher
third eye
curled in
towards
the inside
awakening
I see
through the
window
of the heart.

Dépanneur-refuge

par Claudette Lemay

dep zaz_web

– Samedi soir, 21h
Trop tard pour faire mon jogging vers la rue Notre-Dame. Mais les petites rues de mon quartier ne me rassurent pas davantage : trop tranquilles pour un samedi soir, trop étroites et trop sombres. Je me méfie des ombres, mais j’y vais quand même. Puis à un coin de rue, une vitrine éclairée m’accroche, comme une révélation, un phare dans la nuit, un point de repère. Un dépanneur-refuge avec son néon rouge « ouvert » qui clignote. Je prends conscience de la peur sourde qui s’est installée en ce temps de confinement… T’imagines? Dans une ville comme Montréal, rien d’ouvert un soir de fin de semaine  – bars, restaurants, cinémas, théâtres, arénas – sauf les dépanneurs, tous les deux coins de rue. Surréaliste.

Ça me fait penser à mes premières années à Montréal, dans un quartier de Rosemont. Parfois, quand je m’ennuyais le soir, j’allais au dépanneur du coin, ne sachant pas si j’avais le goût de salé ou de sucré…

chat-a-la-fenetre

Je n’écoute plus la voix de l’application de jogging sur mon téléphone et j’oublie un intervalle de course. En face du dépanneur, un chat curieux m’observe de sa jungle intérieure, les yeux ronds. Je reprends le fil et je cours comme une petite fille perdue en faisant des boucles erratiques dans le quartier.

Runkeeper

arc-en-ciel_600pxL

Puis des fenêtres de confinés m’apparaissent. Certaines complètement ouvertes aux regards : un grand lit défait, un autre au couvre-lit fleuri, un bureau avec grande chaise vide, deux lits superposés d’enfants, des plantes, une bibliothèque pleine à craquer… Un homme fait la cuisine dans un demi-sous-sol,  des jeunes regardent la télé, une femme referme un store… Je suis émue à la vue d’un rideau entrouvert au troisième étage.

Puis viennent d’autres fenêtres – floues, voilées, fermées ou opaques – protégeant l’espace privé. Humanité en confinement. Présences silencieuses et théâtres d’ombres. Je rentre à la maison avec des fragments d’histoires à inventer.

capteur_web

lozanges_800px

fenetre-et-bibelots

duo boule_800px

duo velo_800px

 

 

Quand la fenêtre s’ouvre

par Julien Bourbeau

Fenetre-001

Il ne suffit pas d’ouvrir la fenêtre / pour voir les champs et la rivière. / Il ne suffit pas de n’être aveugle / pour voir les arbres et les fleurs. / Il faut également n’avoir aucune philosophie. / Avec la philosophie il n’y a pas d’arbres : il n’y a que des idées. / Il n’y a que chacun d’entre nous, telle une cave. / Il n’y a qu’une fenêtre fermée, et tout l’univers à l’extérieur; / et le rêve de ce qu’on pourrait voir si la fenêtre s’ouvrait, / et qui jamais n’est ce qu’on voit quand la fenêtre s’ouvre.

Fernando Pessoa

Quand la fenêtre ouvre
L’opportunité
La flânerie, l’écorniflerie,
Les fleurs et l’effleuré
L’insolence, la distanciation sociale
Des époques et des classes…

Fenetre-004

Les Vendredis soirs,
Nous marchons
Parfois de reculons,
Parfois en trajectoire inversée…

Et nous entendons le fleuve, nous répondre
Nous l’entendons bien aujourd’hui
Sa voix de remous, souvent étouffée par la rumeur de la ville animée,
Sa lame, ses marées,
Le large… Il nous indique le chemin qui marche
Une fenêtre vers l’infini et personne pour nous en empêcher !

Fenetre-003

Wilson Jr.

par David Paquette-Bélanger

IMG_8665

Wilson Jr. est apparu hier sur le toit en face de chez moi. Je ne sais pas comment il s’est retrouvé là. Je l’ai seulement aperçu, en matinée, alors que je remontais mes stores. Depuis, il n’a pas bougé.

Wilson Jr. est un ballon de volleyball fabriqué par la compagnie Wilson. Il m’a rappelé cet autre Wilson, le célèbre ballon de Cast Away (Seul au monde), le film avec Tom Hanks. Sa solitude m’a touché et je me suis immobilisé, le cordon de mes stores à la main, pour regarder Wilson Jr. et repenser au film. Le personnage de Tom Hanks, Chuck Noland, s’écrase en avion sur une île déserte avec Wilson pour seul compagnon pendant quatre ans.

Wilson Jr. et moi sommes seuls dans l’isolement. Nous demeurons reliés, même si nous ne partageons pas la même île, comme le faisaient son prédécesseur et Noland. Nous sommes affectés par cet océan qui isole, disjoint, suspendus dans cette scène où Noland, voguant sur un radeau de fortune, ne peut qu’observer avec désespoir Wilson tomber à l’eau et être lentement emporté par les vagues. Noland avait son radeau, et moi j’ai ma fenêtre.

Dans le film, le personnage de Hanks travaille chez FedEx. Son vol livrait des colis lorsqu’il s’est écrasé, et plusieurs de ces colis se sont échoués sur l’île avec lui. Noland a pu y trouver des objets essentiels à sa survie.

Par ce chemin, Wilson Jr. m’a mené au bal de ces livreurs et livreuses qui défilent toute la journée sous ma fenêtre. Les camions de Postes Canada, de FedEx et d’UPS, ceux du Métro ou du IGA, les voitures d’Amazon ou d’Uber Eat. J’ai baissé mon regard du toit à la rue. Eux aussi risquent leur vie, et préféreraient pouvoir rentrer chez eux.

Ballon sur un toit

Je développe des routes pour me rendre à Wilson Jr. Je serais peut-être capable de grimper sur le support à plante, posé comme une échelle contre l’immeuble où Wilson Jr. se trouve, pour aller le secourir. Mais pour en faire quoi? L’amener chez moi, nous confiner ensemble? Je préfère suivre son parcours sur le toit, le laisser voguer.

Entre-temps, j’avais trouvé ce que j’allais faire ce soir-là. J’allais réécouter Cast Away.

 

Phase 2

par Chloë Rolland

fenêtre1_p

cette fois je roule sur mon 10 vitesses. encore dimanche. encore gris. deux semaines plus tard, particulier de voir comment vivote l’espoir. je pars, onze heures, il faut. s’éloigner ne serait-ce qu’une heure. donner de l’espace à tout ce qu’on est, subitement restreint, entre les murs d’une maison qui sera toujours trop petite pour contenir toute la vie qui nous traverse 24 heures sur 24 des semaines durant.
je roule.
direction nord, la Rivière-des-Prairies, au fil des jours, devient ma ligne d’horizon. je vire vers l’ouest, le soleil se cache, les pèlerins comme moi sont maintenant légion.
j’écris à la cuisine, une éclaircie entre soudainement par la fenêtre, sa lumière chaude comme une promesse. soudainement, chérie se lève, ferme le clapet de son ordi. « une éclaircie, je dis. » « j’y vais, elle répond. » bam. elle sort.
je lis les mots : « au fil des jours », « maintenant », « il faut s’éloigner », « soudainement, soudainement ». je note : des habitudes ont été prises, des bouées ont été installées, des zones franches, une nouvelle temporalité.
le chat dort sur le divan. l’ennui est lancinant, comme une chanson qu’on entend de loin, qu’on reconnaît sans vraiment l’écouter. c’est peut-être ça, la phase 2. la toune que chante l’ennui et le soleil qui passe vite à la fenêtre.
je roule jusqu’au Bois-de-Liesse : des maisons immenses abandonnées, une rive qui menace de déborder, des sacs de sable bloquant l’accès au bord de l’eau. en prévision.
évidemment qu’on n’était pas prêt. le tapis de nuages se referme.
c’est peut-être ça, la phase 2.
on n’a jamais vu venir, on s’habituera pas, mais la panique dans l’air s’est essoufflée.
s’inventer une histoire dont on est le héros.
tu regardes par la fenêtre, chérie passe le râteau. ça pourrait être un dimanche ordinaire.
le tapis de nuages s’est refermé.
la porte s’ouvre dans ton dos, tu fais le saut. « c’était bref, cette éclaircie, tu dis. » « ben oui, elle répond, en se rassoyant devant l’ordi. »
une promesse, la fenêtre. le réflexe est là, sortir. on est prêtes pour le printemps.

fenêtre2+p

fenêtre3_p

 

Nos coeurs mobiles

par Alizée Goulet

Train : Bangkok – Chiang Mai. De passage : le riz, les termitières, les grues, une apparition inattendue : des singes en famille et les ruines qui font les quartiers, les blocs sacrés d’appartements aux plafonds d’éther et fenêtres sur nos parcours.

Tu te réveilles, à nouveau, le train nous avance au nord, vers des lieux à peine imaginés, j’ai faim et je t’aime. Je ferme les yeux pour les ouvrir sur les rappels de la ville, des colonies migratoires de scooters, les trottoirs qui sont des restaurants, et des fenêtres pour faire tenir les plantes et les sourires et le linge à sécher et des paroles de voisinage.

Dans mon sac, je range les vallées vertes, les secousses du train, ce moment de fenêtre ouverte et les mains qui volent jusqu’à celles d’une femme, très loin. On aurait dû m’avertir que dire bonjour pouvait guérir les heures.

Plusieurs fois, il se montre. Dans la montagne, la plaine. Géant, blanc ou d’or, Bouddha veille sur le sommeil des vaches, la construction d’une route, le développement de l’amour.

Le cœur bourdonne comme les champs, animés de milliers d’ailes et d’espoir. Par la fenêtre, je rencontre tout ce qui vient et part, j’apprends un secret du monde. Le regard est pollinisateur de merveilles.

 

 

Du 4e étage

par Suzanne Rochette

Rochette_dessin

Assise près de ma fenêtre, j’observe.
Une voiture jaune, garée en bas, capte mon attention.
Une femme en roller passe, sans se presser.
Les oiseaux chantent,
Le printemps est bien là.

Des cliquetis au loin semblent un peu esseulés.
Une chaise vide attend patiemment son heure, immobile.
Les détritus volent au gré des bourrasques,
Une porte claque.
Le temps est suspendu.

Une femme s’étire devant son immeuble,
Un groupe descend la rue.
C’est un enfant qui porte fièrement son casque en pédalant.
Des fleurs sur le rebord de la fenêtre d’en face me sourient.
La vie continue, en douceur.

Des joggeurs se saluent,
Un sifflement se change en cri de joie,
Preuve de cette humanité qui existe.
Est-ce cela l’essentiel ?
Être présent ?

Ces instants banals désormais si précieux,
Cette routine qui fait tourner le monde,
Un mouvement, un équilibre,
Un rythme, une voix,
Pour chanter cette belle mélodie qu’est la vie.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

Créer un nouveau site sur WordPress.com
Commencer