Café-fenêtre

par Peter Schulman

Avant la pandémie, vous auriez  pu me trouver à mon poste dans ce petit café de Norfolk qu’on appelle Elliot’s Fare Grounds, nommé ainsi pour son ancien patron mort il y a déjà une bonne dizaine d’années. Pendant cet été caniculaire, si j’y prenais mon café, c’était en éclair, en courant, en évitant les gens. Mais cette machine à écrire, elle, reste courageusement à sa fenêtre. Je pense que le fantôme d’Hemingway écrira un roman ici. La machine est toujours prête, et veille sur la ville, sur la rue, sur les passants qu’elle protège avec une douceur certaine.

Sans titre

Par Monique Bourbeau

Kaléidoscope

La file est longue avant de pénétrer dans la cathédrale. Pendant cette attente, j’évoque un lieu sombre, froid, surmonté d’arcs vertigineux. Effluves d’encens, têtes inclinées dans le recueillement et la prière. Antre à la fois mystérieux et mystique.

Enfin, à mon tour d’entrer. Des ondes lumineuses vibrent, rebondissent et vacillent sur les colonnes comme des feux follets. Par ce matin ensoleillé, tout un kaléidoscope de couleurs élève les têtes et disperse les regards. Apothéose d’un feu d’artifices.

Sagrada familia, Barcelone
Sagrada Familia, Barcelone

Invitation

Une bruine tombe sur la ville et le temps est maussade. Les pieds mouillés, les doigts froids, je me hâte, question de trouver un abri et de réchauffer mes doigts autour d’un bol de soupe fumant.

Une fenêtre apparaît et interrompt la cadence de mes pas. Sous la pluie, ses couleurs chaudes vibrent et je ne peux m’empêcher de répondre à son invitation. Beauté offerte gratuitement au regard, je l’emporte avec moi, quel doux souvenir.

Autriche

Curiosité

Voilà que j’arrête brusquement mon vélo pour capter rapidement quelques clichés de cette fenêtre, craignant de me faire surprendre comme une voleuse. Une manie incontrôlable…Alors que l’image s’enregistre, un tourbillon de pensées ébauche une histoire.

La maison est sombre. Tous les petits personnages tournent le dos à la fenêtre et font écran au soleil. Quand un furtif rayon de soleil pénètre, les grains de poussière flottent dans l’air et s’accumulent sur ces trésors immuables, imperturbables.

Aucun tic-tac, juste le glissement de pantoufles sur le plancher. Elle regarde ses petits bonhommes. Ici, les secondes du temps ne passent plus, on se croirait dans l’éternité.  Seul le temps qu’il fait a de l’importance. Beau temps? Mauvais temps? Jean qui rit? Jean qui pleure?

Comment sont arrivés tous ces petits personnages?

Souvenirs de voyage ramenés prestement par un fils trop souvent absent?

Rêves ardemment convoités dans les pages d’un catalogue et acquis chèrement en échange de quelques billets?

Compulsions inéluctables alignées frénétiquement sur les tablettes de la fenêtre au retour d’une autre razzia dans un bazar?

Je crois deviner la travailleuse sociale sur le seuil de la porte, désemparée par toutes ces accumulations.  « C’est donc cela, un syndrome de Diogène ».

Montérégie

Réflexion

Fenêtre abritée dans un cadre robuste
Emmitouflée dans une écharpe de végétation hirsute
Rappelant la jolie crinière des petits chevaux islandais.

Évocation
d’une terre sauvage, brute,
De vents balayant les sols dénudés
et se heurtant aux abruptes parois volcaniques

Réminiscence
De longues nuits froides d’hiver
D’une noirceur interminable

Réflexion du paysage
Dans la fenêtre
Malheureusement,
Les petits chevaux n’y sont pas

Islande

Dentelle

 Le vent pénètre les trouées de la dentelle de marbre:  son souffle rafraîchit l’air, diffuse le parfum de santal et fait froufrouter les saris colorés. Silencieusement, les femmes se bousculent derrière la claustra; elles ont tout le loisir d’observer les passants sans être vues. Un bien triste privilège toutefois, car à la différence du vent, qui va et vient à sa guise, ces courtisanes sont soumises à la loi du purdah et ne peuvent s’échapper du harem.

Rajasthan, Inde

Consternation

Je suis fascinée par l’architecture contemporaine. Le bel édifice Umeda m’attire comme un aimant; en peu de temps, j’ai pris la décision d’y monter et de me délecter. Un escalier mobile dans un tunnel vitré entouré de poutres d’aciers nous amène tout en haut dans une salle immaculée.

Les tuiles blanches du plafond et du plancher réfléchissent les silhouettes des visiteurs et déstabilisent ma perception.  Mon cerveau ayant apprivoisé cet environnement, j’apprécie le panorama de la ville à travers les fenêtres.

Satisfaite, il est temps de redescendre et de trouver la sortie. C’est alors que je suis consternée: autour de moi, la majorité des yeux sont rivés sur des écrans de cellulaire. Règle générale, les fenêtres attirent les regards mais il peut y avoir des exceptions!

Édifice Umeda, Osaka

Surveillance 

Et si c’était la fenêtre qui vous regardait?

Finlande

L’invasion des fenêtres volantes

par Jean Claude Castelain

Cette escadrille de fenêtres volantes fondant sur l’avenue Viger date des années soixante-dix sur des murales faisant face au Vieux-Montréal. À l’époque, des astronautes avaient déjà marché sur la Lune, Stanley Kubrick avait réalisé son chef-d’œuvre 2001, l’odyssée de l’espace et la célèbre série Star Trek avait présenté son épisode final à la télévision. On n’imaginait même pas alors l’avènement futur de la saga Star Wars de George Lucas ni du système Windows de Microsoft. Si l’armée américaine venait de clore officiellement son programme d’enquêtes sur les ovnis, les soucoupes volantes, les extra-terrestres, les petits hommes verts de la planète Mars ainsi que les voyages spatiaux et interstellaires titillaient l’imaginaire de plus d’un.

La fenêtre des géants

par Jean Claude Castelain

Les montagnes basaltiques érodées de l’île Maurice sont les vestiges du volcan primaire qui donna naissance à l’île il y a deux millions d’années. Mais selon la mythologie insulaire de l’excentrique écrivain Malcolm de Chazal,  elles auraient été sculptées par des géants, les proto-habitants du légendaire continent englouti de la Lémurie. Comment ne pas croire le poète au  «sens magique» quand on contemple la Montagne du Pouce, dont le piton en a la forme, ainsi que cette découpe qui l’avoisine sur la gauche, dominant une ancienne coulée de lave, et qui s’appelle tout bonnement La Fenêtre.

Fenêtres d’attente

par Simon Tremblay

les fenêtres sont illusions,
des échappatoires stériles,
on n’y retrouve jamais, 
que son reflet.  

j’habite une grande maison,
une prison de verre,
un havre de vent,
sur lequel tournent des journées
des cavités vitreuses vides de murs,
pour me porter au lit,

j’habite 
des fenêtres temporelles et créées pour mesurer,
l’été sans elle, 
des cases de calendrier qui meublent les jours,
pour faire avancer plus rapidement, 
le miroir d’une vie trop silencieuse.  

en-dedans jamais les sons,
ne viennent troubler mes nuits,
jamais de femme ni de cris,
jamais de seins ni de hanches,
de caresses pour me sortir de ce regard,

dans l’attente à la fenêtre,
le désespoir qui bat à l’extérieur,
muet à l’intérieur,
on ne savait jamais quand elle allait revenir,
si seulement elle allait revenir,
ou simplement disparaître en silence,
par la force du temps,
dans l’ombre des jours, 
et des cadres vides,
ces prisons, 
qui nous renvoient seul chez nous,
assis transparent.

un panneau de verre me tournait dans le cœur,
un peu plus creux chaque jour,
et le sang perlait,
opaque comme les larmes,
sur mes yeux vitreux.  

maintenant je pleure,
comme les coulisses de pluie,
sur mon visage en fenêtre.

sur la surface des jours,
l’eau coule comme des rapides,
elle rigole en chagrins bêtes,
les pleurs font leur chemin solitaires, 
des vies éphémères involontaires, 
des rues dépavées,
des réverbères sans allées.  

le soleil est disparu, 
mon soleil est disparu,
la lumière de vivre,
d’être un matin,
un après-midi,
un soir joyeux,
ébloui par la lumière de ses reflets,

Elle!

dehors
les détresses pleuvent dans les ruelles, 
tombent du ciel des cordes mouillées sans secours;
il pleut des chorales tristes dans les carrefours,
dans les avenues sans issues de l’esprit qui tourne en rond,
des fausses bouées à la dérive, 
des marées de pleurs, 
qui ne servent plus à rien,
d’attendre.  

j’attends,
je me torture à essayer,
de l’attendre!
dans le silence plat de la silice,
qui me renvoie une lueur,
bleutée de ses iris
les pupilles étoilées,
d’où naissent le ciel,
la plus belle et plénitude des saisons,
le visage féminin de son corps.

les journées passent, 
naissent et meurent les fleurs fanées, 
qu’elle n’aura jamais vues
des pétales de lumière,
mes yeux éteints,
clos comme les battants,
d’une fragrance qui passe.  

ce soir dehors la pluie est cimetière, 

Elle !

transporte les gouttelettes de mon désespoir, 
torture languissante mon regard vers le bas,
me cloue aux fenêtres dans l’attente, 
dilue les résidus éclatés d’humain en moi,
nettoie mes plaies sanglantes sans amour, 
étouffe les sanglotements de mes chagrins, 
détourne les égouts du temps perdu.

Symphonie pour une évasion en si majeur

par Roxanne Lajoie

Lentissimo – Mars de fenêtres fermées
la neige tombe
tamisée par le moustiquaire
frappe à la vitre
comme une invitation à sortir
pelleter

par-dessus mon épaule
je déplace le temps qui s’empile lentement

Lento – Avril de fenêtres sales
la pluie tombe lourde
de grosses gouttes
hier encore flocons
rigolent sur la vitre
dans la saleté des jours confinés
creusent des sillons
s’étalent en trainées de mascara sur les joues

Adagio – Mai de fenêtres transparentes
eau chaude savon chiffon
mains rougies
et frotte frotte
eau tiède brune brouillée
à travers les vitres les couleurs éclatent
enfin
le jaune des jonquilles
le vert tendre des bourgeons
sur la branche de l’érable
le rouge mélodieux d’un cardinal

Allegro – Juin de fenêtres ouvertes
le soleil et la brise
enlacent les lilas les tilleuls les pivoines
des bouquets d’odeur
s’immiscent par toutes les fenêtres
dehors s’invite dedans

Presto – Juillet de fenêtres miroirs
mon reflet à vélo
glisse d’une vitrine à l’autre
je pédale le temps perdu

par elle, naître

par Isabelle Roussel-Gillet

La fenêtre comme un trou
a perdu son appui
son dernier rempart de suicidé
et ses barreaux pour tenir
elle me tend vers la cime d’un ciel
sans faux tuteur
sans reflet
par elle je sais le monde, ses odeurs, ses cris
par elle je sais ceux qui restent au seuil
et ceux qui franchissent
s’affranchissent.

Elle
puits de lumière
lucidité brûlante
c’est par elle que je pousse ma gueulante
où êtes-vous ?

La fenêtre me préserve des pièces aveugles
des pièges de soi à soi
elle me dit toi
et je suis moi avec toi, avec il, avec eux, avec elles
la fenêtre, porte sans serrure,
déloge la blessure
alerte à te déverrouiller le regard et la peur
de ce qui rend étroit de tout

elle ouverte
se met à dos le petit décor intérieur
s’encolle de fiente de pigeon et d’une plume
s’ébroue de naître
quand le vent brasse
plus vif que courant d’air
alors tu oublies le cadre
et tu sais le passage

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