Poème de quincaillerie

Par Christian Paré

pourquoi la fenêtre
quand le volet
s’ouvre et se ferme

l’appui allège
lisse le coupe-froid blanc

et la paumelle

invisible
traverse le linteau de bois
charpente d’épinette

pourquoi la fenêtre
quand le volet
la crémone
la gâche

parclose dormant
sur le pare-intempéries
le seuil du bâti

pourquoi la fenêtre
quand le volet
la chantepleure
la guillotine

Naître d’un feu

par Rachel Lemaire

Une fenêtre est l’incarnation de l’ouverture sur le monde,
Change la perspective de notre regard en une seconde.
Un jardin sauvage, en écho à notre floraison intérieure,
Par celle-ci, s’échappent nos désarrois, nos fracas et nos douleurs.

Par cette fenêtre ouverte sur une parcelle verdoyante,
Se dessine le mouvement architectural des plantes.
Mue par l’Énergie universelle qui nous compose,
Elle nous invite à une contemplation qui repose.

Par celle-ci, nous apercevons la magie des saisons suivre son cours,
Voir naître les bourgeons de fleurs, fruit d’un nouvel amour.
L’équilibre parfait des feuillages, s’élèvent vers la lumière,
Une ouverture essentielle à la douceur d’une chaumière.

Elle permet le rayonnement de notre soleil intérieur,
Éclaire les enseignements à tirer, l’ombre de nos erreurs.
Recentre notre être et dévoile d’autres sens,
Dans une danse inaugurale de notre essence.

A l’ouverture de celle-ci, l’on rencontre un souffle frais,
Qui nous vivifie et épouse chacun de nos traits.
Un mouvement simple, mais empreint de poésie,
Un retour au sens, s’extraire de la frénésie.

Et lorsque toutes les portes du destin se ferment,
Une fenêtre semble quant à elle toujours ouverte.
Et parmi toutes nos graines, des possibles germent,
Un feu naît, et anime même les âmes inertes.

Et si les yeux sont les fenêtres de l’âme,
La lumière qui subtilement les traverse,
Donne une coloration intérieure diaphane,
Et par leur intensité, l’Esprit nous perce.

Immobile…

par Julien Bourbeau

La fenêtre du confinement.
Les voitures partagées de Montréal
Sont stationnées depuis quelques heures
Ou quelques jours.
Confinées elles aussi, comme,
Se cherchant une destination, un chauffeur
Aujourd’hui, il n’y aura pas de trajet vers nulle part.
Ni plus de vols
Seul un flâneur déambulera
Au confins d’un intra part.

Le dévoreur de fenêtres

par Julien Bourbeau

Dévorer des kilomètres / Cela fait passer le temps / Je l’ai vu
par la fenêtre / Qui marchait au bout du champ

Gilles Vigneault

Le mont Orford n’est plus.  Ni même Giroux! Le ciel est bas et lourd ce matin. Bien que je sois au sec dans la maison, devant ce paysage pluvieux de la disparition, je me projette dans cette forêt agonisante. Ces feuillus desquamés. Ces marres d’eau brune. Irais-je me mouiller les tibias et la moelle des os? Deux dindons sauvages scrutent le ruisseau Castle. J’opte pour le café supplémentaire, devant la fenêtre en baie et le concert mortuaire Lacrimosa dans les oreilles.

Regarder par la fenêtre. Cette posture corporelle, immobile, ou presque.  Je dis presque car j’imagine ce gardien de phare ou ce contrôleur aérien, ceux-ci doivent effectuer des mouvements dans l’exercice de leur fonction (dans l’exécution de leur regard). Malgré cette immobilité, l’acte de regarder par la fenêtre n’est pas forcément passif! 

Ma main, elle seule, cache trois maisons, écrit cent ans plus tôt le poète Jean Aubert Loranger dans le poème intitulé «Je regarde par la fenêtre». Il ajoute : Je suis énorme / […] Tout mon être appuyé au dehors solidarisé.  Le regard fait corps avec le dehors. Malgré cette immobilité convenue de l’observateur, nous sommes plutôt loin du jardin de givre de Nelligan qui masque le dehors solidarisé, ne renvoyant qu’au sujet l’image intériorisée de soi, captif, enclin au «spasme de vivre».

Je m’égare. J’ouvre la porte-fenêtre. Bouffée d’air.  Puis je me rassois vis-à-vis de la fenêtre en baie. Toujours pas de nouvelle du mont Orford. Activons le dégivrage.

*

Il y a quelques années, une note de terrain m’inspira ce texte du «Flâneur assis», où le sujet observateur du monde environnant, assis sur un banc public du parc Saint-Mark, dans le Vieux-Longueuil, devenait comme épieur, fouineur, inventeur de vies et de fictions. Bref devenait ce flâneur immobile qui mobilise en esprit tout le récit qui se déploie devant lui.

Mais il existe une autre forme de flânerie assise.  Je pense à cet univers propulsé par un système d’exploitation qui, dans la langue de Shakespeare, nous ramène au concept de fenêtre : Microsoft Windows.  Je songe surtout au Web. L’usager (que nous sommes) s’introduit dans le cyberespace en ouvrant une fenêtre, puis une autre encore. Pour ainsi dire, nous créons ces parcours hypertextuels faits de mise en abyme, de représentations, de fil d’Ariane.  Toujours bien assis. Au chaud et au sec.

J’ouvre une fenêtre, puis j’en ouvre une seconde, tout comme j’écris des mots, puis j’introduis une parenthèse que j’oublie de fermer. Tout comme je passe impunément de la première à la troisième personne, du singulier et du pluriel. Si bien que j’ouvre une seconde parenthèse. Et ainsi de suite. Jusqu’au moment où le flâneur virtuel somnole et s’endort de fatigue.

Par exemple. C’est de cette façon que j’ai découvert l’existence de la disparition du ruisseau Molson et de Renard Frak, un artiste métis engagé de Rosemont.  Au hasard d’une flânerie virtuelle! Plus tard, nous avons réellement marché et flâné. La flânerie d’origine a ouvert un espace d’inspiration, de création, puis de revendication.

Je nuancerais ceci cependant. C’est d’abord la recherche qui me conduit à flâner dans le cyberespace. Je n’y flâne pas d’entrée de jeu. Une obsession me tenaille, un détail ancien m’échappe, un nom sur le bout de la langue. Je cherche. J’oublie. Je cherche encore, par mot-clé. Ce pas à pas, mot à mot, à la queue leu leu, à qui mieux mieux, m’amène souvent à dévier de la quête initiale. C’est à ce moment que le chercheur du cyberespace devient flâneur…

*

Orford semble se couvrir de givre. C’est justement le moment de saluer le camarade Benoit Bordeleau, dont je m’ennuie. Flâneur et écrivain, géopoéticien, il fut brillant coordonnateur à La Traversée. Il a rédigé un mémoire de maîtrise intitulé «Au détour de l’habitude suivi de Éléments pour un devenir-flâneur». Cet ouvrage traite entre autres choses de la flânerie, celle qui a été pratiquée et instaurée à l’atelier de géopoétique, celle qui a été initiée par André Carpentier, oserais-je dire.  Et celle que nous pratiquons encore : la note de terrain des retours du flâneur.  Mais ce n’est pas à cela que je pense, ce matin! C’est plutôt de «l’écranisation de l’espace», du flâneur assis, en mode virtuel, ce dévoreur de fenêtres qui s’approprie le monde.  Je reproduis la page 98 et 99 du mémoire. On ne peut mieux dit :

«Si les capitalismes marchand et industriel des métropoles ont donné naissance au flâneur baudelairien, les nouvelles technologies de l’information et des communications ont fait entrer le flâneur dans le monde du capitalisme cognitif, dont l’expression contemporaine est le cyberespace,

[…] un espace de liaisons, traversé de flux qui transportent des messages, mots, images et sons avec cette vitesse dont le nom en langage cyber est « temps réel ». Liaisons instantanées, jamais stables, évoluant sans cesse, projetées dans une sorte de vide, dont elles seraient en quelque sorte la texture.

C’est dans cet espace d’incorporels, comme l’écrit Anne Cauquelin, que le flâneur a découvert un nouveau tissu urbain. Ses flâneries dans le cyberespace se font avec un mélange de grandeur et d’indifférence, tout lui paraissant à portée de clic, alors qu’il n’est au final guidé que par ses intérêts. Bien au-delà d’un accès privilégié à sa ville, le flâneur retrouve sur le Web son propre mode d’entrée en relation avec le monde. Pour revenir à ce somnambule dont il a été question précédemment, Isaac Joseph écrit que celui-ci « a renoncé à recueillir le sens: il le sait d’avance en excès, il parie sur la prolifération infinie des associations entre les idées et entre les hommes, sur la profusion qualitative des formes, quelle que soit leur précarité. » Non seulement devient-il lui-même multiple, mais il sait sa ville multipliée et existant sur le mode rhizomatique: ses rues sont un tissu « connectif ». Au-delà de la navigation Web, il faut considérer l’hypertexte comme une logique d’assemblage du sujet lyrique qu’est le flâneur, car, « cerné de toutes parts mais solitaire, possessif mais dépossédé, le sujet lyrique est un palimpseste de visages aimés.» Si l’espace de prédilection du flâneur tend à la dématérialisation ou disons plutôt à une écranisation de cet espace, il n’en reste pas moins que l’urbain oisif a une tendance naturelle à y injecter sa sensibilité. »

*

Je regarde par la fenêtre, je dévore le paysage, je m’y projette. Je peins une toile, je cartographie une promenade. Bien que je sois assis. Bien que je sois assidu. Dans cette chambre noire, éclairée par un écran. J’invente ce parcours de chênes. Déambule d’ormes en étangs. Confiné à mon siège, à mon sort, masqué par les mesures préventives et le principe de précaution. Un soupir à la marche.

J’ouvre la fenêtre et salue les camarades. Les clôtures se délient.

Nous ne sommes pas seuls.

Et Orford m’apparaît soudainement comme une marche à prendre.

Référence :
Loranger, Jean Aubert. (2001 [1920]) Signets et autres poèmes. Montréal, Les Herbes Rouges, «Collection Five O’Clock». 116 p.

Bordeleau, Benoit.  (2011). Au détour de l’habitude suivi de Éléments pour un devenir-flâneur, [Mémoire de maîtrise], Montréal, Université du Québec à Montréal. 129 p.  Consulté en ligne : https://archipel.uqam.ca/3892/1/M11933.pdf

Sans titre (2)

par Monique Bourbeau

Partage

Bibliothèque itinérante

« Lire, c’est ouvrir sa porte au monde et ne plus jamais la refermer »
                                                                                 Gilles Vigneault

Dans les quartiers où l’esprit communautaire domine, de jolies maisonnettes poussent en bordure des trottoirs. Elles nous invitent à ouvrir leurs fenêtres et prendre un livre.

J’aime toujours faire l’inventaire de ces petites bibliothèques .Et surtout, je me plais à trouver dans ces livres des traces du lecteur précédent. Un nom, une date, une facture, des annotations dans les marges, des mots surlignés en couleur. Un inconnu se révèle discrètement entre les mots imprimés. Son histoire est souvent incomplète, ce qui n’enlève rien à son charme.

Demain j’abandonnerai un livre dans la petite bibliothèque et surtout, je laisserai à l’intérieur de celui-ci, quelques traces de moi pour le prochain lecteur.

Voilà une belle façon de partager un livre et un peu de notre humanité.

Vigilance

Magnifique plage
Végétation exubérante
Meurtrière colorée
Décor de paintball?

1942
Sandy Beach,
Gaspé
Vestiges abandonnés
Boom Defense
Un soldat guettait
Pour protéger
Les navires de ravitaillement
En route vers l’Europe

Aveu

Silence truffé de chuchotements
Et des battements de mon cœur
Mains moites
Noirceur
Attente suffocante

Glissement de la fenêtre
Schlak…
Une oreille apparaît
L’air est vicié
J’évite de respirer
Je bafouille

Un grand soupir
La main absout
Allez en paix
J’ouvre rapidement la porte
Vite une bouffée d’air frais
Je me sauve dehors
Retrouver ma liberté d’enfant.

Réclusion

Photo de Lorraine Guillet
Photo de Lorraine Guillet, avec son autorisation

Soustraction de ton regard
Insulte à ta beauté
Ignorance de tes peurs
Invisibilité de ta détresse
Soumission de tes pensées
Effacement de ton être
Toi, ma soeur,
Derrière cette grille de tissu
Quand sortiras-tu?

Post-it

par Nathalie Plet

De ma fenêtre le grand saule me sourit
Le rouge-gorge sur la sonnette me rend visite
Combien est secourant cet abri de la ville natale
Cabane
Camp de base en Picarpluie !

Jardin et livres
Pour seule et humble compagnie
Contexte nous ramenant aux textes
Confinement pré-texte
Changement de cap
Halte aux rapaces
Cela suffit

Partir rue Jacob, rejoindre Hetzel
Nadar et son aéronef
Suivre le trépidant Marcel défaire les plans du Dr Schultze
Cité d’acier contre Cité idéale 
Métaphore si contemporaine

Voir cela de sa fenêtre
Dirons certains
Face au pétrin 

Halte à vos dommages
technocrates
médiocrates
aristocrates délinquants
financiers égotistes décomplexés
Partez !
Il est grand temps
Il fait grand temps
Les rivières sortent même de leurs lits
Le vent barde et s’en mêle
Le feu fait rage
La terre vous gronde
Tous vous sommons de partir

Halte au pire !
Un autre XXIe siècle nous attend

Dans le champ psychanalytique, le terme de « Fenêtres » n’est pas étranger.

On le trouve notamment chez quelques auteurs, psychanalystes contemporains : en 2004, Gérard Wacjman y consacre une réflexion philosophique sous le titre  Fenêtre, chroniques du regard et de l’intime  en regard du célèbre Traité sur la peinture d’Albertini Della Pittura paru en 1433. Là où la fenêtre en référence au cadre pictural,  devient chez le peintre une manière de construire un espace en profondeur, elle est pour le psychanalyste les conditions de possibilités de déploiement de l’intime, noyau de notre subjectivité.  Wacjman nous invite à détourner notre regard fasciné de spectateur du spectacle vers l’objet qui ferme et ouvre notre regard – la fenêtre, espace depuis lequel  le sujet peut se tenir hors du regard de l’Autre.

Le co-auteur du Vocabulaire de la psychanalyse, J-B Pontalis, dédie deux ans plus tôt, en 2002, un ouvrage intitulé  Fenêtres, éloge des fenêtres ouvertes sur le lointain et l’invisible, celles des rêveries, images de rêve déployées par le dispositif psychanalytique freudien, celui du divan et de l’écoute flottante de l’analyste rendant possible le récit de rêves, et impressions, souvenirs anciens jusque-là enfouis au plus profond de la psyché, pourtant toujours à l’œuvre.

Le journal Le Monde dans une édition du 28 août 2020 rend compte du bouleversement de nos pratiques « Avec le covid-19, la psychanalyse fait sa révolution » titre Elise Karlin.

Bon nombre d’entre nous ont dû suspendre leurs consultations en cabinet, tant le risque de contamination était élevé et rapide, même au cœur de Saint-Germain des prés, à Paris ! Nous avons été surpris de constater que le transfert, opérateur central de la technique ainsi que la médiation nécessaire au travail intérieur d’élaboration psychique et transformation des affects passés et présents restaient possible.

Aussi, c’est bien l’écran numérique qui au XXIe siècle fait sa révolution.

Le transfert via les technologies ne procède pas moins de notre canal pulsionnel, désir à communiquer, à préserver nos interactions. Oui un monde d’après, celui du compromis entre l’homme, la nature et la machine nous attend.

Méditation réflexive

par Kim Razurel

         Vague de contagion, vague de mortalité. Depuis plusieurs mois, le temps s’est démultiplié. À l’aube de la deuxième vague, c’est à travers la fenêtre d’un immeuble à bureaux que j’observe la circulation quasi absente des alentours. Certains lieux ont retrouvé leurs commodités, mais non leurs occupants. N’ayant pas l’électricité dans mon appartement pour cause de réparations, je me retrouve assise dans une aire de passage du bâtiment institutionnel où j’attends d’avoir accès à une réunion hebdomadaire en vidéoconférence. Or je me dis que ce sera peut-être la dernière fois que je verrais ce décor avant longtemps. Un communiqué de presse annonce que la ville passera de nouveau en « zone rouge » dès demain soir. Les commerçants et les restaurateurs sont inquiets. Les parents aussi. Les jeunes dans les écoles certainement. Les personnes âgées, leurs proches et les aide-soignantes probablement plus encore. De cette fenêtre où je suis pour l’instant, en attendant de me connecter à une vie sociale en différé sur écran, je songe à toutes ces préposées aux bénéficiaires, majoritairement des femmes, qui ont dû monter au front pour aller combattre, à un salaire de misère, ce SARS-CoV-2 dont la première vague rasa tout sur son passage.

         À travers l’écran d’une télévision, de l’ordinateur ou d’une baie vitrée d’un centre de soins de longue durée, nous avons vu de ces mères de famille, monoparentales pour certaines, subir de plein fouet les retombées de l’iniquité sociale reflétée par les termes de « préposée aux chambres », « préposée aux services »,« préposée aux soins » qui représentent encore un système patriarcal. Enfant, ma propre mère fut une de ces femmes. Il y a de cela des années, mais je me souviens de ces soirs orageux où elle entrait à la maison éreintée et frustrée. Trop souvent irascible, nous ne savions plus si c’était un trait de personnalité ou la conséquence d’une surcharge de tâches, de la violence physique et verbale de certains patients ou le changement incessant des quarts de travail. Aujourd’hui, je suis consciente qu’elle s’était longtemps usée dans un métier ingrat. Et là, assise à cette fenêtre impersonnelle, à travers le reflet de ces décès à l’écran, je voyais ce que j’avais désavoué toute ma vie durant : la mort d’une mère pour qui j’éprouvais de profonds ressentiments.

         L’an dernier, je m’étais résolue à monter dans le train en direction du village. Durant le trajet, je n’avais rien vu du paysage, car chargée d’une aversion craintive, des peurs infantiles avaient rigidifié mon corps, obscurci mes yeux. Je n’arrivais plus à respirer comme si mes organes s’étaient changés en pierre. Il y avait plus de trente ans que je n’étais allée là-bas. Ce voyage s’annonçait épuisant malgré le silence et le calme de la nuit. Mais sous la cadence sourde des rails, graduellement, j’avais fini par m’assoupir.

         L’engourdissement adoucissait mes pensées. Avec la lune pour seul éclairage, mon esprit flottait au gré des ombres. Les rêves font partie de moi, me définissent et me complètent. Ils m’habitent, me hantent depuis tant d’années que je ne sais plus discerner un souvenir réel d’un désir projeté. Que ce soit dans la vie ou dans mon sommeil, jamais il n’y a eu d’échappées. Immanquablement, des rues, des nuits sans issues, des routes perdues m’emprisonnent dans des lieux où rien ni personne ne peut m’aider. Parfois, mais rarement, de petits groupes de personnes m’accompagnent dans ma traversée, à travers les couloirs et les bâtiments, les trous et les interstices du temps.

            Je me souviens d’un matin, à l’aurore d’un jour d’été, alors que la brume recouvrait le stationnement de l’école, une amie de 16 ans se fracassa la tête avec la carabine de son père. Les vitres de sa voiture s’étaient recouvertes d’une buée opaque et au petit jour, la personne qui la découvrit en fut choquée. Mutisme et silence sur l’événement. Un étouffement étrange imprégna nos esprits, s’infiltra dans nos chuchotements pour le restant de l’année. Durant des mois, il m’est alors arrivé de m’endormir angoissée ou de me réveiller paniquée. Encore maintenant, je rêve souvent de labyrinthes, de rues enchevêtrées, de villes inconnues et perdues, de couloirs et de portes fermées, de routes isolées. Le plus souvent je cours, cherche désespérément une sortie, un lieu pour me reposer et ne plus me sentir seule ni désespérée. À l’occasion, je réussis à progresser sans fin, sur des chemins incertains, à travers champs ou dans une contrée ravagée et enfumée. Personne alentour, ni oiseaux ni couleur. Mais au moment où je pense avoir perdu l’ancrage du retour, un soleil froid transperce le brouillard et l’obscurité.

Telle une petite bulle légère prête à éclater, ma raison remonte à la surface de la réalité. Pour renouer avec le passé, je devais aller là où la mémoire s’est effacée. Femme de silence, porteuse de nombreux masques, ma mère nous en avait imposé ses grimaces, ses jeux et modulations. Poussés à bout, mon frère et moi l’avions quittée des années auparavant, l’abandonnant à des tourments incessants.

         Devant moi, au milieu des champs, se dressa alors la maison, bâtisse imposante, ni trop vieille, ni vraiment endommagée. Rien n’avait été agencé dans la cour, seules les plantes et les fleurs sauvages avaient proliféré au gré des vents et du temps. La nature s’organisait, se bâtissait une architecture séraphique bien à elle. Au centre, l’ancienne maison familiale semblait statique, immuable. Sur le palier, j’avais tourné la poignée d’entrée, tout doucement. À mon étonnement, la porte s’était ouverte dans un silence feutré. Pourtant, rien n’indiquait qu’on avait réparé ou entretenu cette charpente vieille de plus d’un siècle. Je m’attendais à une résistance, un obstacle à maîtriser, une désapprobation muette, un refus mécanique de m’accueillir. Au contraire, la pénombre, la poussière et la quiétude du vide me répondirent. La ligne franchie, je m’étais sentie à la fois étrangère et protégée.  

         Ma mère mourut allongée sur son lit. À quatre-vingt-dix ans passés, elle avait vécu cloîtrée dans sa maison, sans aide ni amie, retranchée dans un mutisme farouche et secret. Or un matin de printemps, elle avait décidé de se trancher la veine jugulaire. Le temps que des gens la découvrent, elle s’était vidée et recroquevillée sur les draps, s’étant disposée à s’étioler telle une fleur fanée. Miraculeusement, aucun organe n’avait connu la putréfaction habituelle. Toute matière organique s’était liquéfiée et lyophilisée, pour ne laisser que des empreintes sombres aux pourtours indistincts dans le bois du plancher. Les autorités n’avaient su ou voulu l’expliquer. Aucune mouche n’était venue déranger la dépouille, et protégé par un calme silencieux et éternel, le cadavre asséché avait gardé une morphologie féminine délicate, telle une créature éthérée. Des hommes étaient venus la ramasser. Le lit avait été emporté, la chambre aérée.

         De nature revêche, les voisins avaient depuis longtemps abandonné l’idée de la côtoyer. Seule une aide-soignante payée par l’État était parfois venue vérifier que tout allait bien. Mais la maison étant difficile d’accès, ajouté à cela l’attitude rébarbative de l’occupante, l’auxiliaire de vie avait espacé ses visites de jours en semaines, de mois en années jusqu’à les oublier. Dans cette chambre, un isolement s’était installé, délimitant un périmètre privé et peut-être bien même, de sécurité. Je me souviens qu’enfants, mon frère et moi étions fascinés par cet espace énigmatique. La maison entière respirait le guet-apens, mais au cœur de cette chambre, nous étions capables d’en deviner le rythme, le souffle d’un temps poreux d’ouverture et de fermeture sur un passé nostalgique. Chaque fois que notre mère s’absentait, on s’y insérait en catimini et nous regardions sans toucher. On osait à peine respirer par peur de troubler l’harmonie de chaque particule fine, comme si nous étions nous-mêmes en apesanteur. Le tour finit, nous revenions à notre quotidienneté, apaisés, bouleversés.

         Depuis quelques jours, je rêve d’une amie disparue. Cela fait trois nuits qu’elle me rend visite, alors que je n’ai aucune nouvelle d’elle depuis douze ans, c’est-à-dire depuis son retour dans la capitale de son pays. Réfugiée politique, elle avait fui la dictature et l’asservissement militaire. L’armée, qui avait abattu son père devant les yeux de la famille, avait pris possession de son patrimoine et s’était installée dans la maison familiale, déployant sans gêne toute la violence et l’arrogance dont elle était capable. Sa mère n’avait eu d’autre choix que d’aller vivre dans un quartier limitrophe appartenant à l’ethnie de ses ancêtres. Femme de caractère, séparée de ses petits-enfants, elle avait lutté, mais affaiblie par la vieillesse, les exactions du régime, la douleur et l’humiliation, elle était décédée dans l’isolement. Après vingt-deux ans d’exil, malgré la peur du retour et le poids des responsabilités, mon amie retourna sur les lieux de sa propre enfance. Encore en zone militaire, la demeure familiale avait été interdite d’accès. Or depuis trois nuits, on se retrouvait dans la brume grisâtre de l’obscurité où elle apparaissait paisible, s’avançant silencieusement à petits pas flottants. Surprise de la revoir après ce temps d’absence, je ne cesse de la questionner même si aucune parole n’est prononcée.

Je suis si émue de te voir. J’ai tellement de choses à te raconter – Ne pleure pas… – Je n’arrive plus à respirer, je voudrais tellement te serrer dans mes bras – Suis-moi… – Pourquoi es-tu venue ? Que veux-tu me dire ? Les fioles de protection que je t’ai envoyées ont-elles été utiles ? As-tu réussi à lever les malédictions, à détruire tes ennemis ? Je suis si inquiète… Dis-moi…

Elle est souvent entourée d’ombres, de vigilantes gardiennes. Alors que je pleure, elle se tient hors de mon étreinte. Je ne comprends pas ce qu’elle m’indique. J’essaye de la suivre, mais sa silhouette s’estompe progressivement. J’accélère le pas afin de ne pas la perdre, mais au moment où je m’essouffle à courir dans le vide, elle se tourne vers moi, un doux sourire accroché à des yeux moqueurs. Elle s’efface alors que je voudrais rester dans son monde, auprès des siens. L’atmosphère s’effile et sa présence persistante devient une énigme.

            Je ne sais comment ces figures de femme me lient à celle de ma mère, mais elles me touchent. Elles me rappellent à cette communauté de la fragilité : nous ne sommes sur terre que pour un temps. Mais à travers cette pandémie, l’espoir et les souvenirs nous encouragent à poursuivre cette quête de sens à la vie. Et en attendant de découvrir si la mort n’est peut-être qu’un autre espace de dialogues possibles, il faut vivre.

Derrière les rideaux

par Hélène Leclerc

petite auberge
derrière les rideaux
l’aube déborde

*

flâner au lit
le scintillement des oies
d’une fenêtre à l’autre

*

sur la vitre
des gouttes de pluie
gorgées de  soleil

*

fin d’après-midi
sur l’immeuble d’en face
trois couchers de soleil

*

insomnie
par la fenêtre surprendre
la première neige

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